Carnet de route culturel (cinéma, musique, séries, art) et futilités. Et aussi une sélection cinéma gay (Gay themed movies, films LGBT)

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UN FILM DE JACQUES AUDIARD
Malik (Tahar Rahim) débarque en prison. Il en a pris pour six ans. D’où vient-il ? Qui est-il ? On ne le sait pas trop. On apprend qu’il agressait des flics avec une arme blanche, qu’il n’a aucun ami à l’extérieur, pas de famille, pas de religion. Cela veut-il pour autant dire qu’il n’a rien à perdre ? Pas vraiment. Très vite, son quotidien tourne au cauchemar alors qu’il est approché par un autre détenu, mafieux, corse et puissant : le terrifiant César Luciani (Niels Arestrup). César lui propose de protéger Malik si ce dernier tue un homme pour lui. Mais le nouveau prisonnier a envie de se réinsérer, de tenter de repartir à zéro…Il va rapidement découvrir qu’il n’a pas le choix : tout le monde (y compris les gardiens et autres membres de la prison) est corrompu. Malik va ainsi devenir « l’arabe » au service des corses. Dans son quotidien fait de terreur et de violences, il se lie toutefois avec un « frère », Ryad (Adel Bencherif). Ce nouvel ami va lui apprendre à lire, essayer de le remettre dans le droit chemin. Mais Ryad a fini sa peine et retourne à l’extérieur. A nouveau seul, Malik comprend que pour survivre il va devoir s’imposer. Il met alors en place business et stratagèmes pour tenter à terme de faire tomber son terrible mentor malgré lui, César.
Jacques Audiard se lance dans une aventure très ambitieuse. Un prophète a nécessité quatre mois de tournages, des années d’écriture et de recherches de financements. Le tournage a été effectué dans une prison inventée de toutes pièces avec en fond des figurants qui pour la plupart étaient d’anciens détenus. Dès le départ on est plongés dans une ambiance violente, angoissante, cauchemardesque même. La prison, c’est l’enfer. Chacun essaie de sauver sa peau comme il peut. La vision d’Audiard est sans concessions : il y a clairement peu de place pour la réinsertion. Le personnel de la prison est corrompu, ne fait pas son boulot, se laisse intimider par les caïds emprisonnés. Et pour les prisonniers qui ont purgé leur peine, le retour à la réalité n’est pas un cadeau non plus : le personnage de Ryad peine à gagner sa vie et ,étant malade, il finit par renouer avec ses vieux démons et dealer. Qu’on se le dise : entre les murs de la prison comme dehors, c’est la jungle. César, sorte de Parrain, continue ses affaires depuis sa cellule et entraine le pauvre Malik dans l’univers du crime organisé.

On pourrait scinder le film en deux : d’abord la descente aux enfers de Malik. Ou comment quelqu’un qui ne voulait que se réinsérer finit par se laisser emporter par le Mal, non par choix mais par survie. Une première partie très violente, physique, traumatisante. Et une deuxième partie qui montre un nouveau Malik, décidé à ne plus se laisser faire, qui maitrise peu à peu les rouages de cette prison sans foi ni loi. Le film dure 2h30, c’est beaucoup, mais il y a très peu de temps morts. On sent que tout peut basculer d’une minute à l’autre et les rebondissements ne manquent pas.
On pourrait craindre que ce long-métrage soit réservé aux messieurs. Il ressemble en effet à ces « films de durs » où les femmes sont quasi-absentes de l’écran. Mais c’est là que Jacques Audiard est très fort. Il propose dès le départ une identification à son personnage principal. Son œuvre est très sensorielle : on plonge dans les cauchemars de Malik, les gros plans sont nombreux pour ressentir toute la panique et les doutes qu’il éprouve, de la caméra subjective…Lorsqu’il assiste à une fusillade et a les oreilles bouchées, un travail sur le son fait en sorte que l’on ressente la même chose, quand il se fait péter l’œil, les plans sont envahis de noir…Bref on est avec Malik, on voit par les yeux de Malik et forcément on souffre avec lui. Il est très difficile de rester à distance, de ne pas se sentir concernés.

Alors qu’au fil du récit nous suivons la construction d’un homme, dans le fond Malik reste un gamin apeuré. Un gamin seul dans sa cellule et rongé par la peur. Il s’invente ainsi une sorte d’ami imaginaire. Quand on ne croit en rien, on s’invente des choses auxquelles on peut se raccrocher, peu importe qu’elles soient réelles ou non. Ce qui aurait rapidement pu être ridicule est ici magnifique, bouleversant même. Chapeau bas au jeune acteur Tahar Rahim qui se donne à fond pour interpréter un superbe personnage. Il a face à lui un Niels Arestrup qui cabotine au bon sens du terme (et c’est rare), pour jouer ce César vraiment flippant. Il est drôle d’observer que plus Malik s’endurcit et moins il est humain alors qu’au contraire plus César perd de son pouvoir et plus il s’humanise. La soif de pouvoir, d’argent, les codes de la prison, transforment ces hommes en monstres.
Des personnages forts et fascinants, un scénario très abouti, une réalisation fluide et personnelle, des émotions fortes : Un prophète est assurément un des grands moments de cinéma de 2009. Jacques Audiard s’affiche comme étant en pleine maitrise de son art, libre. Pas de love story ici. Plutôt que de pondre une romance formatée pour satisfaire tout le monde, Audiard reste au milieu de ses hommes, il sait où il va et tout au final est efficace. Après un Grand Prix obtenu à Cannes, on ne doute pas que les nominations aux Césars seront au rendez-vous. Ce film a tout pour devenir culte : vous êtes prévenus.
Merci à l'agence Bonnie & Clyde pour l'invitation à la projection !
Sortie en salles le 26 août 2009