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UN FILM DE DENIS DERCOURT
Mathieu (Vincent Perez) est un pianiste talentueux et reconnu. Il s’est marié à Jeanne (Anne Marivin), son agent, et a eu avec elle un enfant. Mais depuis quelques temps, c’est la crise existentielle : Mathieu n’arrive plus à jouer, annule à la dernière minute ses concerts, se contente de donner des cours. Il s’éloigne de son foyer et va passer du temps dans sa famille. Sa mère (Francoise Lebrun) est malade et son jeune frère Paul (Jérémie Renier) a bien du mal à composer avec les séjours de cette dernière à l’hôpital. Alors que la maman retourne se faire hospitaliser, Paul et Mathieu tentent de se retrouver. Mathieu est un artiste qui connaît une certaine gloire, il semble solide, parle peu, masque ses peurs. Paul semble pour sa part trainer sa fragilité en bandoulière. Menant une vie routinière, ne s’épanouissant pas dans son travail, il a trouvé le moyen de reprendre goût à la vie en participant à des jeux de rôles. Des jeux qui le plongent avec d’autres passionnés à l’époque de Napoléon. Paul étant passionné d’Histoire, il semble ne vivre que pour cette seconde identité, lorsqu’il devient un soldat émérite maniant à merveille l’épée. Le problème est que ces jeux de rôles se prennent très (trop ?) au sérieux et que la frontière entre la réalité et le jeu se réduit de plus en plus. Inquiet, Mathieu va suivre son frère dans sa passion, tenter de le comprendre. Mais étant dans une période difficile, il pourrait bien lui aussi se laisser emporter et perdre les pédales…
Après le succès public de La tourneuse de pages, Denis Dercourt revient sur les écrans avec un nouveau face à face, familial et masculin cette fois-ci. Sélectionné à Cannes dans la section Un certain regard, Demain dès l’aube séduit directement par son sujet original. Plus qu’un portrait de famille et la relation très sensible entre deux frères, le réalisateur nous entraine dans un monde inconnu : celui des jeux de rôles. Un univers qui nous fascine, qui prête aussi parfois à rire tant les participant s’y prêtent avec sérieux et passion. Mais très vite un malaise s’instaure. Pas facile de jouer sans mener une double vie. Les jeux de rôles permettent de s’échapper, de devenir un autre ou de devenir quelqu’un tout simplement, de vivre une vie pleine d’aventure, d’avoir l’impression d’appartenir soi-même à l’Histoire. Et quand on mène une vie banale ou qu’on est en pleine crise identitaire, cela peut perturber, donner la gueule de bois une fois que l’on retourne à la réalité. Ce qui peut alors provoquer le désir de laisser la vie du jeu envahir la vie réelle et pour le coup de perdre le sens des réalités.

Denis Dercourt parvient totalement à nous replonger dans une France aussi poussiéreuse que passionnante, grâce notamment à la conviction saisissante de son duo d’acteurs. La réalisation reste sobre, n’en fait jamais trop et se révèle très efficace, notamment lors des scènes de duels qu’on ressent pleinement. Le scénario pour sa part se révèle captivant. Ou comment la passion peut mener à la destruction.
Mathieu, grand frère et artiste, s’est donné à fond dans sa passion du piano. Il semblerait que pendant des années il n’ait vécu que pour ça, au point même d’épouser son agent. Mais ce qui était un plaisir est devenu un métier, il doit jouer pour gagner sa vie, parfois par obligation. Il faut faire rentrer de l’argent, jouer des œuvres qui ne l’intéressent pas vraiment. Il se retrouve prisonnier de sa passion, réalise que son art ne lui appartient pas vraiment. Son agent se sert parfois de lui comme un produit. Le côté business gâche le plaisir. Il perd son identité.

Paul, lui, ne vit pas de sa passion pour l’Histoire. Il partage sa passion hors du travail. Mais l’ivresse ressentie lors des jeux de rôles ne fait que renforcer ce sentiment d’une vie réelle fade. Il est admiratif du « Capitaine Déprées » qui grâce à sa richesse peut « vivre sa passion jusqu’au bout ». Avec ses deux frères contraires mais complémentaires, Demain dès l’aube montre à quel point la passion que nous avons pour quelque chose peut nous construire et nous détruire. Elle change notre rapport au monde, notre rapport à nous-mêmes et nous conduit parfois à des névroses. Car il y a dans la passion quelque chose qui reste toujours un peu solitaire, qui nous donne parfois la sensation d’être incompris. Paul peut avec ses jeux de rôles partager sa passion pour l’Histoire mais ce qui lui fait le plus plaisir c’est de partager ça avec celui qu’il aime, qu’il admire : son frère. Et sans le savoir il va lui offrir l’occasion de s’échapper de ses problèmes mais aussi l’amener vers de nouveaux.
Les thèmes de ce long-métrage sont donc multiples (relation entre frères, double vie, passion et réel, quête de soi et d’honneur) et sont toujours traités avec beaucoup de justesse, de sensibilité. Aussi émouvant qu’angoissant, Demain dès l’aube est une œuvre aboutie, divertissante et singulière. On ne peut qu’applaudir.
Film sorti le 12 août 2009
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