Carnet de route culturel (cinéma, musique, séries, art) et futilités. Et aussi une sélection cinéma gay (Gay themed movies, films LGBT)

Crédit Photos : Rezo Films
Sonia (Isabelle Adjani) est professeur de Français et enseigne le théâtre dans un établissement se trouvant en « zone sensible ». Elle doit supporter au quotidien des élèves irrespectueux qui ne l’écoutent pas, préférant s’insulter de tous les noms d’oiseaux possibles. Un brouhaha qui n’en finit plus, la voix qui s’élève mais qui ne contrôle plus rien…On devine que pour elle, la dépression n’est pas loin. Mais voilà que son cours du jour sur Molière dérape alors qu’elle surprend un élève tenant un sac au contenu mystérieux. Le jeune adolescent la menace si elle se mêle de ce qui ne la regarde pas et c’est alors qu’un pistolet tombe au sol. Sonia est terrorisée. Au milieu de la cohue, elle s’empare de l’arme et perd le contrôle, tirant subitement sur la jambe dudit élève. Sonnée, pleine de rage et de frustrations, le professeur se retrouve à prendre en otage sa classe. Le proviseur et les collègues de Sonia sentent que quelque chose cloche et la Police arrive pour régler l’affaire. Ils sont rapidement rejoints par la ministre de l’intérieur. Mais alors qu’ils pensaient qu’un élève était responsable de cet otage terrifiant, ils vont finalement découvrir que c’est l’enseignante qui a perdu les pédales. Un flic (Denis Podalydès) tente de prendre les choses en main par la méthode douce, contre l’avis de ses collègues. Pendant ce temps, les langues se délient entre humour vache et violence dans la salle de classe. Jusqu’où Sonia ira-t-elle ?
Retour attendu d’Isabelle Adjani après des années d’absence, retour aussi d’un réalisateur discret, Jean-Paul Lilienfeld. Et c’est un retour en forme de coup de poing. Le sujet est ultra sensible, difficile, presque suicidaire. Alors qu’Entre les murs montrait les failles de l’école de la République accusant aussi bien le prof que les élèves, ici les adolescents sont directement montrés comme de véritables monstres. Ils jacassent, multiplient les propos injurieux, les comportements irrespectueux et affichent une vulgarité aussi insupportable que terrifiante. En tant que spectateur, on se sent mal à l’aise. Peut-être que c’est la réalité mais c’est un peu réducteur de ne montrer que des bouts de conversations sans queue ni tête où tout le monde y va de son « nique ta mère ». Ca commence donc de façon assez inquiétante et clichée. Des clichés on en trouvera d’ailleurs à la pelle tout le long de cette fiction commandée par Arte. De l’épicier asiatique qui ne sait pas aligner une phrase en français correctement à la Ministre supra-pétasse (oui, je sais, par les temps qui courent ce n’est peut-être pas si cliché ;)). Un certain nombre de dialogues sonnent faux et le scénario opte un peu trop pour la caricature de tous en général.

Et pourtant…Il se passe quelque chose à l’écran. Difficile de ne pas être captivé. Ce film a la rage. Et il ose tout. Isabelle Adjani (loin de sa jeunesse et de sa beauté qui lui ont souvent couté) prête ses traits à une femme perdue. On la regarde comme une « pute » car elle porte une jupe, on insinue qu’elle est raciste, en cours personne ne la respecte, son présent affectif et son passé familial la hantent. A force d’être agressée au quotidien, elle finit par péter un câble. Et elle s’en donne à cœur joie. La journée de la jupe a alors l’audace d’aborder de façon très grinçante et frontale le rapport à la religion des jeunes musulmans, de se moquer de la jeunesse d’aujourd’hui et ses codes. Adjani a un jeu très théâtral qui pourra troubler, elle explose. C’est aussi dérangeant que fascinant, et il faut l’avouer souvent jouissif. Lorsqu’elle improvise un vote à la façon de la Star Academy ou qu’elle met un coup de boule à un élève qui ne veut pas lui dire le vrai nom de Molière sous prétexte qu’il veut devenir footballeur comme Zidane, on rit jaune.
C’est une œuvre franchement étrange, un concept extrêmement culotté. Et même si l’ensemble s’avère souvent grossier, le propos est on ne peut plus d’actualité et offre des pistes de réflexion des plus intéressantes. Quelle attitude adopter quand on est prof et que les élèves nous agressent au quotidien ? Quelle est cette jeunesse qui ne respecte rien sauf les lois du Coran qui l’arrange ? Le fait d’être victime d’un isolement social éprouvant excuse-t-il la violence de certains actes ou paroles ? Se voiler la face quand on est prof n’est-ce pas renoncer ? Sonia pousse un cri qui vient du cœur à ses élèves : leurs parents ont quitté leur pays pour leur offrir une meilleure vie. Leur quotidien est rude mais par l’éducation ils ont la possibilité d’apprendre et changer leur condition modeste. Elle n’en peut plus de les voir se murer dans une attitude rebelle et gâcher leur avenir tout en pourrissant la vie de leurs professeurs. Ce passage est d’une folle intensité et nous offre une Isabelle Adjani magistrale.

Si on pouvait être réticent en découvrant des élèves montrés sur leur plus mauvais jour, le film progressivement les amène à se diviser entre eux. A la surprise générale, certains finissent par comprendre leur professeur et à vouloir qu’elle les aide à faire bouger les choses. Ce sont majoritairement des filles. Car ce long-métrage se veut aussi légèrement féministe sur les bords et soulève, notamment, la situation difficile des jeunes filles de banlieue. L’une des élèves a ainsi été victime d’un viol. Lorsque la Police demandera à Sonia ses revendications, elle demandera une « Journée de la jupe » pour que les femmes puissent venir enseigner sans être regardées comme des trainées.
Le film brasse donc beaucoup de thèmes casse-gueule, sûrement trop, et toujours de façon très radicale. Jean-Paul Lilienfeld ne met pas de gants, il fonce dans le tas. Il appuie ainsi souvent là où ça fait mal donnant à son projet une intensité, une force rare mais non sans maladresses. On a donc droit à des moments de pur pathos ou d’hystérie. L’incompréhension et la rage déferlent. Et le final sera tragique.
Une cité en crise, une école dépassée, une succession de drames intimes. La journée de la jupe fait souvent froid dans le dos et s’affiche comme un film-témoin d’une société qui semble se diriger vers un terrible chaos. On en ressort pas tout à fait conquis mais incroyablement sonné. Portrait à la fois bouleversant, fou, désordonné, outrancier, d’une femme campée avec une énergie incroyable par Isabelle Adjani. Il y a des films très imparfaits qui laissent malgré tout une véritable trace. C’est le cas ici, notamment grâce à une spontanéité, un courage, assez rares pour être salués.
Sortie en salles le 25 mars 2009 après une diffusion TV sur Arte